AD MAJOREM DEI GLORIAM

Revue de la Genève spirituelle internationale

“Tout se qui se pense et écrit… passe dans notre lanterne magique: Genève, c’est le monde dans une noix.”

Charles-Victor de Bonstetten (1745-1832)

AD MAJOREM DEI GLORIAM est une publication portant sur la vie de la Genève Internationale sous l’angle spirituel et éthique, le « fait religieux » étant en effet de plus en plus présent dans le débat politique, économique, social et culturel de nos sociétés et également sur le plan international.

AD MAJOREM DEI GLORIAM ne prend parti en faveur d’aucune approche en particulier et ne défend aucun point de vue spécifique. la publication s’abstient également de tout prosélytisme en faveur de quelque religion ou mouvement spirituel quel qu’il soit.

AD MAJOREM DEI GLORIAM est une expression latine signifiant « pour la plus grande gloire de Dieu ». Si elle est la devise de la Compagnie de Jésus, il convient de souligner que le service et l’honneur de Dieu ne furent jamais compris dans un sens restrictif de culte envers Dieu. Le service des hommes, quel qu’il soit, a toujours été considéré, au long de l’histoire de la Compagnie, comme étant à la gloire et la louange de Dieu.

AD MAJOREM DEI GLORIAM s’adresse donc à toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à la vie de la Genève Internationale.

AD MAJOREM DEI GLORIAM propose bimestriellement un éditorial et un article de fond sur le site web de la Paroisse Sainte-Clotilde, Genève.

Charles-Victor de Bonstetten (1745-1832).

Photo DeAgostini/Getty Images

AD MAJOREM DEI GLORIAM

Novembre 2025

Éditorial

La création d’Adam (1508-1512), par Michel-Ange (1475-1564). Chapelle Sixtine, Vatican.

Photo Wikimedia Commons

Dieu, la science et nous

La science est partout et les développements de l’intelligence artificielle n’en sont qu’à leurs débuts. A quoi faut-il s’attendre dans les prochaines décennies ? Nous n’en savons fichtrement rien… Le monde de demain sera-t-il meilleur que celui d’aujourd’hui ?

Et Dieu dans tout ça ?

Dans un intéressant ouvrage publié en 2021, Dieu, la science, les preuves, « fruit de trois ans de travail avec plus de vingt scientifiques et de spécialistes de haut niveau », Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, ses auteurs, clamaient : « Voici révélées les preuves modernes de l'existence de Dieu. » Leur objectif était de décrire les avancées récentes dans les domaines de la physique et de la cosmologie, et d’en déduire « des preuves de l’existence de Dieu [qui soient] modernes, claires, rationnelles, multidisciplinaires, confrontables objectivement [sic] à l’univers réel ».

« Vaste programme ! » aurait certainement lancé le général de Gaulle…

C’est un scientifique, agrégé de physique et docteur en théologie, François Euvé, prêtre jésuite, qui s’est dévoué, en compagnie d’Etienne Klein, physicien et philosophe des sciences (voir dans ce numéro, A quelle distance sommes-nous des Lumières ?), pour remettre « l’église au milieu du village ».

Dans leur livre La Science – L’Epreuve de Dieu - Réponse au livre Dieu, la science, les preuves (2022), François Euvé nous a rappelé que « rien n’est jamais créé de rien par l’effet d’un pouvoir divin ». Pour lui, « sans être par principe hostile à la raison, la foi est d’un autre ordre ». Toutefois, concède-t-il, « s’il n’existe pas – et ne peut exister par principe – de preuves formelles et définitives de l’existence de Dieu, on peut néanmoins en trouver des signes [mais] ces signes ne sont pas des preuves. […] Connaître un objet physique et connaître Dieu ne sont pas du même ordre. […] Tout au plus peut-on constater que les théories scientifiques fonctionnent. Que nous disent-elles sur le fond des choses ? Nous ne le savons pas. […] La foi ne propose aucune image du monde qui serait meilleure ou pourrait remplacer l’image qu’en donne la science. Elle n’est pas de l’ordre d’une représentation, mais de l’ordre d’une parole, ou plutôt d’une écoute. […] Un Dieu créateur n’est pas un Dieu programmeur. Telle était la position de l’abbé Georges Lemaître, le père du Big Bang. […] »

Dieu, la science et nous… Gardons à l’esprit ces mots d’Edgar Morin, philosophe et sociologue français, directeur de recherche émérite au CNRS où il préside le comité Sciences et citoyens, dans son livre Science avec Conscience (2017) : « Les sciences humaines n’ont pas conscience des caractères physiques et biologiques des phénomènes humains. Les sciences naturelles n’ont pas conscience de leur inscription dans une culture, une société, une histoire. Les sciences n’ont pas conscience de leur rôle dans la société. Les sciences n’ont pas conscience des principes occultes qui commandent leurs élucidations. Les sciences n’ont pas conscience qu’il leur manque une conscience.

Mais de partout naît le besoin d’une science avec conscience. Il est temps de prendre conscience de la complexité de toute réalité – physique, biologique, humaine, sociale, politique – et de la réalité de la complexité. Il est temps de prendre conscience qu’une science privée de réflexion et qu’une philosophie purement spéculative sont insuffisantes. Conscience sans science et science sans conscience sont mutilées et mutilantes. »

La Rédaction

Au centre, l’abbé Georges Lemaître (1894-1966), astronome et physicien belge, professeur à l'Université catholique de Louvain, entouré, à gauche, de Robert A. Millikan (1868-1953), physicien américain, et à droite, de Albert Einstein (1879-1955), au California Institute of Technology, en 1933.

Photo Wikimedia Commons

AD MAJOREM DEI GLORIAM

Novembre 2025

Débat d’experts sur l’ARNm

suite à la projection du film

documentaire

Le Messager

Une Histoire de l’ARNm

Photo Mika Baumeister Unsplash

Ce film documentaire dévoile l’histoire fascinante de la découverte de l’ARN messager (ARNm), couronnée par le prix Nobel de médecine en 2023. Bien avant la pandémie de 2020, des scientifiques cherchaient les meilleures méthodes de thérapie génique pour lutter contre le cancer, le sida et d’autres maladies mortelles. Ces méthodes sont devenues, plusieurs décennies plus tard, la base de la technologie de l’ARNm que nous connaissons aujourd’hui.

Elie Dolgin, journaliste scientifique, emmène les spectateurs à travers les découvertes et inventions qui ont marqué cette histoire. À travers des interviews avec les plus grands noms de la recherche, le film ouvre les portes des coulisses des fondateurs de la technologie : Steve Pascolo, le premier humain à recevoir un vaccin à ARNm dans le cadre de sa propre expérience en laboratoire à Tübingen (D), Robert Malone, qui a tenté pour la première fois d'introduire l'ARNm dans des cellules cultivées pour produire des protéines, en Californie, Katalin Karikó, qui a découvert à l'Université de Pennsylvanie comment des modifications chimiques spécifiques permettent à l'ARNm d'être mieux accepté par le corps humain, Pieter Cullis, plus connu comme l'inventeur d'un système révolutionnaire de transport de l'ARNm, à Vancouver (CA), Ugur Sahin et Ozlem Tureci, le couple visionnaire qui a fondé la société BioNTech à Mayence (D), et d'autres.

Les animations graphiques réalisées sous forme de dessins animés aident le public à comprendre le rôle de l'ARN et de l'ADN dans notre corps, le cycle de vie normal de l'ARNm – et comment les scientifiques ont essayé de détourner ce processus pour apprendre au système immunitaire à surmonter la maladie.

Aujourd'hui, après cet élan crucial en matière de progrès technologique, les principales sociétés de biotechnologie mènent des essais cliniques pour révéler une nouvelle génération de traitements révolutionnaires, tout cela grâce à la technologie de l'ARNm.

Le film révèle les batailles humaines personnelles que ces scientifiques ont endurées pour apporter leurs contributions au grand public. Il plonge dans une page incroyable de l'histoire de la science, explorant les manières non linéaires, voire parfois chaotiques, dont la recherche peut être menée.

Production : INSIDE TOMORROW (CH)

En co-production : Radio Télévision Suisse (CH), 2 Hérons production (FR) Avec les soutiens de : Cinéforom, Loterie Romande (CH)

Productrice : Yelena Ganshof van der Meersch (CH)

Co-directeurs : Yelena Ganshof van der Meersch (CH), Tareq Daoud (CH), Ev Durán (USA)

https://insidetomorrow.media

Annalisa Silvestri, médecin anesthésiste de l'hôpital San Salvatore de Pesaro (Italie), en fin de journée pendant la pandémie de Covid-19, 19 mars 2020.

Photo Alberto Giuliani Wikimedia Commons

A l’issue de la projection du film Le Messager – Une Histoire de l’ARNm à l’Université de Genève (UNIGE), en décembre 2024, un débat a eu lieu sur l'avenir des traitements médicaux issus de cette innovation. Martine Collart, vice-rectrice de l’Université de Genève en charge de l’enseignement, biologiste et professeure à la Faculté de médecine, a ouvert cette soirée :

« Le laboratoire de recherches que je dirige étudie le contrôle de l’expression des gènes dans nos cellules, un mécanisme essentiel au développement et à la santé de tous les organismes vivants, et qui n’est pas sans rapport avec la molécule dont il sera question au cours de ce débat, l’ARN messager (ARNm).

Qu’est-ce que l’expression des gènes ? C’est ce qui permet, à partir du même ADN présent dans le noyau de toutes les cellules d’un organisme, de donner naissance à une multitude de cellules différentes : sang, peau, reins, poumons, etc., puis d’en assurer le fonctionnement selon les besoins de l’organisme, au bon endroit et au bon moment. Ce mécanisme, au cœur même de la vie, doit être finement régulé. C’est précisément le rôle de l’ARNm. À l’interface entre le code génétique logé dans le noyau cellulaire et les protéines en charge d’exécuter ce programme, cette molécule a la charge de donner le signal de la synthèse des protéines, puis de se dégrader rapidement lorsque son action n’est plus nécessaire. À ce titre, l’ARNm est absolument essentiel à la vie. Il est le centre de mes recherches depuis plus de trente ans. Pendant la pandémie de Covid-19, j’ai été particulièrement touchée lorsque les vaccins à base d’ARNm ont été déployés, en constatant à quel point cette molécule a suscité peurs et angoisses et à quel point elle était méconnue. J’ai été très souvent interpellée par des familles et des amis, uniquement pour leur expliquer ce qu’était l’ARNm et rappeler qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle molécule récemment découverte dont on ne savait pas grand-chose. On l’étudie en effet depuis des décennies, dans des contextes aussi différents que l’oncologie ou les troubles musculaires. Certes, les vaccins contre le Covid-19 l’ont projeté sous la lumière, mais son histoire, des premières études au Prix Nobel, est bien plus complexe. C’est pourquoi, avec Yelena Ganshof van der Meersch, productrice et co-réalisatrice du film Le Messager : Une Histoire de l’ARNm, nous avons organisé une projection publique pour expliquer ce qu’était l’ARNm et revenir sur l’extraordinaire espoir thérapeutique qu’il suscite. »

Après son visionnement, des experts et expertes ont fait partager au public de l’UNIGE l’avancée de la recherche. Ce débat a été modéré par Isabelle Moncada, journaliste et productrice du magazine d’information scientifique et médicale 36.9°, de la Radio Télévision Suisse (RTS).

Isabelle Moncada (IM) a tout d’abord demandé à la Professeure Alexandra Calmy, Vice-doyenne en charge de la recherche clinique à la Faculté de médecine de l’UNIGE, directrice du Centre de recherche clinique UNIGE des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) et Responsable de l’Unité VIH du Service des maladies infectieuses des HUG, si, aujourd’hui, nous serions prêts à faire face à une nouvelle pandémie, encore plus rapidement qu’en 2020 pour le Covid-19.

Professeure Alexandra Calmy (AC) : Nous avons tiré les leçons de la pandémie de Covid-19. Nous avons été capables de limiter le nombre de décès dus à cette pandémie grâce à des vaccins qui ont fait l’objet d’essais cliniques de qualité et qui sont arrivés très rapidement sur le marché. Mais, malheureusement, force est de reconnaître que nous n’avons pas été capables d’actionner un mécanisme de solidarité en vue de distribuer ces vaccins dans le monde entier. Il y a eu des initiatives, comme le COVAX, un mécanisme multilatéral coordonné par Gavi -l'Alliance du Vaccin, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) et l'Organisation mondiale de la santé (OMS), lancé en 2020 dans le but de garantir un accès équitable à l'échelle mondiale aux vaccins contre le COVID-19. L’objectif était de mettre des vaccins à disposition d’au moins 20% des populations à ressources limitées. Mais, cela a été un échec. Une des raisons en est qu’il y avait, à l’époque, une saturation des capacités de production, accompagnée d’une forme de nationalisme vaccinal. Ce nationalisme a-t-il nui à une distribution équitable des doses ? Devrait-il réapparaître à l’occasion d’une nouvelle pandémie ? Il est difficile de le prédire. Depuis 2022, un organe intergouvernemental de négociation de l’OMS travaille à l’élaboration d’une convention, d’un accord ou d’un autre instrument international pour la prévention, la préparation et la riposte en cas de pandémie. Cet accord n’a pas about, comme cela était attendu à l’occasion de l’Assemblée générale de l’OMS, en mai 2024, butant sur une polarisation Nord-Sud concernant l’accès aux médicaments et aux vaccins nécessaires en cas de pandémie.* Il convient dès lors de rester extrêmement vigilant en matière de solidarité et d’équité en ce domaine.

IM : Comment des essais cliniques de vaccins ont-ils pu être réalisés en pleine pandémie ?

AC : Des essais cliniques de très grande ampleur, avec des réponses extrêmement rapides, ont pu avoir lieu sur des dizaines de milliers de patients pendant la pandémie. Ce qui a manqué par la suite, notamment pour les traitements, ce fut la coordination des essais cliniques au sein de consortiums. J’espère que, dans le cadre d’un traité international sur les pandémies, cette coordination pourra être améliorée.

IM : Peut-on avoir un espoir en l’ARNm pour un vaccin contre le sida ?

AC : Les vaccins ARNm offrent plusieurs avantages pour traiter le VIH. Cependant, il faut se souvenir que l’on cherche un vaccin depuis des décennies et qu’à ce jour les études sont toujours négatives pour différentes raisons, notamment la grande variabilité génétique et les mutations du virus. Comment l’ARNm pourrait-il être utile ? Les sociétés pharmaceutiques et le National Institutes of Health (NIH) des USA, qui sont les sponsors de trois essais cliniques en cours, pourraient être aidés par le Programme de transfert de la technologie à ARNm de l’OMS. En particulier, on pourra stimuler de manière préférentielle des cellules qui mettront en production des anticorps extraordinairement robustes, ce dont on a besoin pour se protéger contre le VIH. La plateforme ARNm pourra le faire beaucoup mieux que ce qui a été entrepris jusqu’à présent. À ce jour, il n’y a eu que des échecs. Le meilleur vaccin actuel contre le VIH n’a toutefois que 30 % d’efficacité. Mais, même si les essais sont prometteurs, nous ignorons si cette plateforme permettra de surmonter tous les obstacles liés à ce virus.

IM : Professeur Adrian Krainer (AK), vous êtes biochimiste, expert en épissage génétique ARN. [Chez les organismes dont les cellules ont un noyau, l’épissage est un processus par lequel les ARN transcrits à partir de l'ADN génomique peuvent subir des étapes de coupure et ligature qui conduisent à l'élimination de certaines régions dans l’ARN final. Les segments conservés s’appellent des exons et ceux qui sont éliminés s’appellent des introns. Wikipedia]

Transcription et épissage de l'ARNm.

Image Fdardel Wikimedia Commons

Vous êtes actuellement professeur de la St Giles Foundation au Cold Spring Harbor Laboratory (CSHL), Long Island, New York (USA), et co-directeur de la recherche au CSHL Cancer Center. Vous êtes également cofondateur et directeur de Stoke Therapeutics. Vous avez notamment décrit certains des fonctionnements qui ont permis de mettre au point des médicaments comme le Spinraza pour une maladie neuromusculaire rare, l’amyotrophie spinale infantile qui provoque la mort de nourrissons avant l’âge de deux ans. Parlez-nous de vos travaux qui ont conduit à une thérapie protégeant les motoneurones [cellules nerveuses (neurones) qui acheminent les ordres de motricité, sous forme d'influx nerveux, du cerveau et de la moelle épinière vers les muscles qui effectuent le mouvement commandé. Source : www.afm-telethon.fr].

AK : En fait, nous n’utilisons pas l’ARNm, mais nous le ciblons pour le modifier de telle sorte que la cellule parvienne à produire une protéine manquante. Nous avons utilisé une petite partie de quelque chose qui ressemble à l’ARNm, qui est modifiée chimiquement. Une fois que cela est inséré dans la cellule, cela cible l’ARNm qui est produit naturellement et change la manière dont la cellule le gère. L’ARNm peut être thérapeutique dans le cas d’un vaccin. Il peut également être une cible pour des raisons thérapeutiques. Tous les gènes produisent des ARNm et, comme il y en a différents types, nous pouvons l’utiliser de différentes façons. Plus nous comprenons comment cela fonctionne, plus nous pouvons exploiter ce potentiel pour différents types de traitement.

IM : Dans l’urgence de la pandémie, le fait que vous travailliez sur une maladie mortelle a-t-il permis de passer de l’animal à l’humain plus rapidement ?

AK : Cela a pris 15 ans, depuis la conception de la thérapie jusqu’à un premier essai clinique sur un patient. Il s’agit donc d’un processus très lent et long, car il faut tout d’abord démontrer qu’il y a un potentiel et que cela ne nuise pas au patient. On débute par des expériences en laboratoire pour démontrer que le mécanisme correspond à ce qui est attendu, ou alors, qu’il convient de l’améliorer. Puis vient une série d’expériences sur des animaux – des souris la plupart du temps – pour démontrer que cela fonctionne dans un organisme vivant et, bien sûr, que cela ne nuit pas. Il y a d’autres espèces sur lesquelles nous pouvons faire des tests avant de nous tourner vers des patients, ceci de manière très précautionneuse, avec, au départ, de toutes petites doses, pour s’assurer qu’ils réagissent en toute sécurité. Le processus est donc très chronophage. Évidemment, en cas de pandémie, il y a urgence et les délais changent du tout au tout.

IM : Steve Pascolo (SP), vous êtes professeur, directeur de la plateforme ARNm à l’Hôpital universitaire de Zurich (CH). En ce qui concerne les cancers, le temps joue contre le patient. Il y a énormément d’attentes pour les pathologies cancéreuses sur lesquelles les médicaments actuels ne fonctionnent pas – cancer du pancréas et des ovaires, par exemple. Quels sont les espoirs ?

SP : Moderna est en phase trois pour trois types de cancer : deux cancers de la peau et le cancer du poumon. En matière de cancer, les autorités sanitaires demandent que l’on démontre que les patients survivent plus longtemps. Nous avons donc besoin de temps pour montrer qu’au sein d’une cohorte, la survie des patients dépasse la survie attendue avec les techniques et les traitements habituels. Il n’est donc pas possible de valider ces nouvelles thérapies en quelques mois, comme dans le cas du Covid-19. Pour montrer un avantage de survie chez les patients qui reçoivent le vaccin ARNm, par rapport aux patients qui bénéficient de thérapies sans vaccin ARNm, il faudra compter deux ans au moins, car la courbe de survie doit être suffisamment différenciée pour pouvoir dire que, statistiquement, le vaccin fonctionne. Grâce à la facilité de production de l’ARNm, ces vaccins sont de type « haute couture ». Chaque patient reçoit son propre vaccin, sur mesure. Dans le passé, on produisait des vaccins génériques contre le cancer, qui ont donné des résultats mitigés. Avec ces nouveaux vaccins sur mesure, nous sommes entrés dans une autre dimension. Et nous espérons tous qu’ils vont montrer leur efficacité d’ici à deux ans, dans les trois indications de Moderna et peut-être aussi dans celle de BioNTech, pour le cancer du pancréas. Il y aura certainement chaque année, à partir de 2025, 2026 et 2027, de nouveaux types de vaccin ARNm anticancer approuvés.

IM : Mikaël Pittet (MP), vous êtes Professeur en onco-immunologie de la Fondation ISREC (Institut suisse de recherche sur le cancer). Cette hyper-individualisation est l’un des objectifs des immunothérapies. Comme l’a dit Steve Pascolo, produire rapidement des ARNm permet de déjouer ce que tous les cancérologues craignent, à savoir les résistances aux traitements et aux mutations rapides des cellules cancéreuses.

MP : Effectivement, nous sommes à deux ans de connaître l’impact de certains traitements, en particulier contre le mélanome. La personnalisation des traitements sera la médecine de demain. Du fait que nous comprenons de mieux en mieux la complexité des tumeurs, notre capacité à en définir des cartes d’identité ou à leur attribuer des codes-barres se développe. L’approche ARNm permet d’avoir rapidement et simplement une opportunité d’effectuer cette personnalisation. Les traitements qui sont testés sur le mélanome vont apporter des éléments positifs. Nous devons être un peu plus prudents pour les traitements du cancer du pancréas.

IM : Vous faites la différence entre traitements et vaccins contre le cancer. Ce sont donc deux approches différentes.

MP : Pour le cancer, le terme de vaccin est un peu sibyllin. Nous parlons également de vaccins thérapeutiques, ce qui est un peu un contre-sens.

Arnaud Didierlaurent (AD), Professeur associé au Département de pathologie et d’immunologie de la Faculté de médecine de l’UNIGE : Nous parlons de vaccins dans le contexte du cancer, car nous essayons d’induire une réponse immunitaire contre la tumeur, comme pour des maladies infectieuses. C’est pour cela que nous parlons de vaccins, mais nous sommes proches de la fonction thérapeutique.

IM : Aujourd’hui, lorsque le cancer devient résistant à la chimiothérapie, il n’y a plus d’issue… Est-ce que la technologie ARNm permettra d’éviter les culs-de-sac thérapeutiques ?

MP : Sans entrer dans les détails, pour qu’une tumeur se développe et devienne macroscopique et que, dès lors, elle a un réel impact négatif sur le patient, c’est qu’elle a, d’une façon ou d’une autre, échappé au système immunitaire. Celui-ci est capable, sans qu’on s’en rende compte, d’éliminer des cellules anormales, cancéreuses, au cours de notre vie. Le vaccin ARNm ou les thérapies ARNm peuvent générer des réponses immunitaires très puissantes contre les tumeurs. En fonction de la cartographie d’une tumeur, il serait possible de cibler des éléments particuliers à celle-ci, voire d’autres éléments génériques en vue d’induire une réponse forte.

IM : Adrian Krainer, dans le cas du cancer du sein, avec les mutations dans les gènes BRCA1 et BRCA2, une technologie du genre de celle que vous avez utilisée pour l’amyotrophie spinale infantile pourrait-elle corriger ces gènes de manière préventive ?

AK : Ce ne serait pas un vaccin. Ce que nous essayons de faire est d’insérer certains types de nucléotides qui vont cibler les cellules cancéreuses. Il y a eu peu d’essais cliniques. Comme cela a été mentionné, les cellules cancéreuses essaient d’échapper à ce ciblage. Il faut tuer la cellule cancéreuse à 100 %, sinon elle va continuer de croître.

AD : Une autre approche est testée actuellement : amener, grâce à la technologie, des molécules inflammatoires à l’intérieur de la tumeur. Dans ce cas, on injecte directement l’ARNm dans la tumeur, ce qui produit une inflammation locale, qui attire les cellules immunitaires. Moderna a développé un programme à cet effet. C’est aussi une manière d’avoir les cellules appropriées au niveau de la tumeur.

IM : Steve Pascolo, dans la mesure où l’on peut très rapidement produire de l’ARNm, cela permet-il d’envisager des structures de fabrication plus localisées à travers le monde ?

SP : L’automatisation de la production à l’aide de robots, comme des imprimantes 3D portables, permet de fabriquer des patchs de vaccins thermostables. [L'idée de développer des vaccins imprimés en 3D est née de la volonté de répondre aux épidémies telles que celle d'Ebola, en fournissant rapidement des vaccins aux populations concernées. Dans une étude publiée dans la revue Nature Biotechnology, des chercheurs ont démontré qu'ils pouvaient utiliser l'imprimante pour produire des vaccins à ARN thermostables contre le Covid-19, capables de susciter une réponse immunitaire, chez la souris, comparable à celle des vaccins à ARN injectés. Source : lespecialiste.be]. Cela contribuera à faire baisser les coûts et à accélérer la mise à disposition de ces produits. Nous synthétisons de l’ARNm de manière chimique, ce qui permet d’aller encore plus vite. Des innovations sont aussi apportées aux techniques actuelles qui vont être robotisées. De nouvelles techniques seront développées, encore plus rapides et moins coûteuses.

En médecine, l’ARNm, c’est un couteau suisse. Nous pouvons l’utiliser pour des vaccins, des thérapies. Nous pouvons également produire des cellules CAR-T anticancéreuses capables, par exemple, d’éliminer systématiquement les tumeurs cancéreuses chez les souris. [Source : actu.epfl.ch]. Au-delà des vaccins validés, nous disposons avec l’ARNm d’une véritable boîte à outils.

IM : L’un des problèmes qui préoccupe la Professeure Calmy est la mise à disposition de ces vaccins dans des zones du globe où il fait très chaud, car on sait que ces produits supportent mal la chaleur.

SP : En effet, ils evaient être conservés à -80 degrés. Mais, maintenant, par exemple, la compagnie californienne Arcturus Therapeutics dispose d’un vaccin anti-Covid qui est lyophilisé et peut donc être stocké et transporté à température ambiante. Moderna prépare une nouvelle formulation de lipides qui est stable en liquide, à température ambiante. Les perspectives d’accès à ces produits sont donc en train de s’élargir.

IM : En termes de brevets, Arnaud Didierlaurent, cela vaut-il encore la peine d’investir de l’argent et de l’énergie dans des thérapies plus anciennes ?

AD : Ces nouveautés vont-elles remplacer tous les vaccins ? Je ne le crois pas du tout. Les vaccins administrés, aujourd’hui, aux enfants sont très efficaces et très sûrs. Cependant, en cas de pandémie, cette nouvelle technologie permet de fabriquer plus rapidement des vaccins. Dans certains cas comme la grippe, les premières versions de vaccins à base d’ARNm ont montré qu’ils étaient équivalents, voire moins bons, que les vaccins classiques. Toutefois, quelques données suggèrent maintenant qu’ils sont légèrement supérieurs. Cela montre que la technologie ne peut pas tout remplacer. Cependant, elle peut être utilisée de manière complémentaire et ouvrir ainsi de nouvelles perspectives sur des cibles qui étaient traditionnellement difficiles à solutionner.

IM : Les nouveaux vaccins vont-ils remplacer les vaccins classiques de la grippe, compte tenu des mutations rapides des virus ?

AD : En fait, la grippe saisonnière ne varie pas tant que ça, même si, chaque année, il faut définir quelle est la souche. La technologie ARNm serait adéquate pour les vaccins contre les grippes pandémiques futures. Une des valeurs ajoutées serait de faire des combinaisons. Aujourd’hui, de nombreuses compagnies travaillent sur une combinaison Covid-grippe dans la mesure où il est facile de mélanger les deux ARNm. Une nouvelle combinaison devrait voir le jour, avec le virus respiratoire syncytial humain (VRS), cause de rhumes, de maladies de type grippal et de bronchiolites pendant la demi-saison hivernale, menant souvent à des hospitalisations. Ces combinaisons vont permettre de disposer d’un seul vaccin annuel pour ces maladies. Il y a là une valeur ajoutée, qui va peut-être contribuer à progressivement remplacer les vaccins traditionnels. Mais, nous ne sommes pas encore tout à fait prêts pour cela.

Edvard Munch (1863-1944). Autoportrait après la grippe espagnole (1919).

Photo Høstland, Børre/Lathion, Jacques, Nasjonalmuseet for kunst, arkitektur og design, Billedkunstsamlingene, Oslo (NOR), Wikimedia Commons

IM : Adrian Krainer, comment voyez-vous l’avenir en matière de coûts de cette nouvelle technologie ? On voit bien que les systèmes de santé, même dans les pays les plus riches, ont de plus en plus de peine à les absorber, les thérapies étant toujours plus chères.

AK : C’est une question complexe et chaque pays se trouve dans une position particulière. Je ne suis pas fan des brevets, mais la réalité est que sans les brevets, il n’y a pas d’investissements dont dépendent la recherche et développement. C’est un mécanisme qui fonctionne. Il ne ravit personne, mais ce système nous permet de produire de façon efficace.

AC : Lors de la pandémie de VIH, nous avons eu un modèle en termes de santé publique, à savoir le Medicines Patent Pool [créé en 2010 par Unitaid, organisation internationale d'achats de médicaments afin d'obtenir les meilleurs prix possibles, en particulier à destination des pays en voie de développement. Sa mission est de faciliter le développement et d'améliorer l'accès aux médicaments essentiels dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Le Medicines Patent Pool y est parvenu grâce à une approche innovante d'octroi de licences volontaires et de mise en commun des brevets. Partout dans le monde, les malades bénéficient ainsi d'un accès rapide à des traitements efficaces. Source : medicinespatentpool.org]. Le Medicines Patent Pool a permis d’introduire une compétition générique. Un point important à souligner, en lien avec cette médecine personnalisée qui arrive sur la Plateforme ARNm et dont on attend beaucoup, est le problème de la concentration des lieux de fabrication. Sera-t-on capable de décentraliser ou bien va-t-on rester sur des capacités de fabrication extrêmement limitées qui, dans le cadre d’une médecine personnalisée, ne pourront être produites que dans des centres experts ? Aujourd’hui, il existe un centre de transfert de technologie spécifique pour l’ARNm, en Afrique du Sud. Je pense que c’est le genre d’initiatives auxquelles les pays riches, comme la Suisse, avec leurs capacités académiques et industrielles, pourraient s’associer de manière visible afin que les transferts de technologies puissent être décentralisés.

AD : Je voudrais ajouter deux points. Il convient, d’une part, d’exporter l’expertise dans les pays en voie de développement. D’autre part, il faut se poser la question suivante : les vaccins proposés répondent-ils aux besoins de chaque pays ? Il y a des besoins prioritaires en tel ou tel type de vaccin selon les différentes régions du monde – contre la tuberculose et la malaria, par exemple en Afrique. Ce sont des éléments à prendre en considération dans la problématique de transfert de technologies.

IM : En effet. N’y a-t-il pas un risque en innovant uniquement dans les domaines qui sont rentables ?

SP : Rappelons qu’il y a beaucoup d’argent public dans les pays riches, ce qui permet de développer des vaccins destinés à des pays à plus faibles revenus. Je pense que l’effort est là. J’ajouterai qu’il ne faut pas imaginer l’avenir avec les solutions dont nous disposons aujourd’hui. Des outils de production – robotisation, intelligence artificielle – sont en cours de développement, qui permettront d’effectuer des productions locales, sans expertise.

Quelques réponses aux questions du public

Effets secondaires des traitements par ARNm ?

En matière d’effets secondaires des traitements par ARNm, Steve Pascolo a précisé que la pharmacovigilance n’a jamais été aussi forte que dans le cas du Covid-19. Aucun vaccin sur le marché n’a autant été scruté que celui-ci. Des effets secondaires du vaccin contre le Covid-19 sont connus chez de jeunes hommes souffrant de myocardite. C’est l’aiguille dans la botte de foin. Tous les pays ont exercé cette pharmacovigilance de manière très approfondie, avec une pression énorme de leurs populations qui voulaient être sûres de l’innocuité du vaccin. S’il y avait des effets secondaires sur d’autres personnes que les jeunes hommes souffrant de myocardite, cela se saurait.

Devient-on un mutant en cas de traitement par ARNm ?

Selon Steve Pascolo, les traitements par ARNm ne font pas de nous des mutants. Le SARS-CoV-2 est un virus à ARN. Si vous êtes infecté par ce virus, vous recevez de l’ARN dans une capsule, qui va se multiplier dans tout votre corps. Vous allez donc être porteur d’ARN de Sars-CoV-2, mais cela ne fera pas de vous un mutant. Dans votre vie, vous êtes exposé en permanence à des ARNm viraux, ceux du rhume par exemple. L’ARNm est absolument partout, et bien sûr dans les virus qui vous infectent. La quantité d’ARNm du Sars-CoV2, produite dans votre corps durant les quelques jours pendant lesquels vous êtes malade, est énorme par rapport à celle contenue dans le vaccin.

Des adjuvants dans les vaccins ARNm ?

Toujours selon Steve Pascolo, les vaccins ARNm vont remplacer les autres vaccins. Ils présentent en effet plusieurs avantages. Ils n’ont notamment pas besoin d’adjuvants et ils sont aussi vegan ! Typiquement, les vaccins contre la grippe sont fabriqués dans des œufs. Il faut donc des poules ! Cela a un impact sur l’environnement et sur les animaux et, évidemment, les personnes allergiques aux œufs ne peuvent pas recevoir ces vaccins. Il y a donc plusieurs problèmes mineurs dans les vaccins existants. L’ARNm coche toutes les bonnes cases. Je pense donc que, sur le long terme, les vaccins à base d’ARNm ont de nombreux avantages.

* L’Assemblée mondiale de la Santé a adopté un accord historique sur les pandémies pour un monde plus équitable et plus sûr face aux futures pandémies

L’adoption de l’Accord fait suite à trois ans de négociations intenses lancées pour remédier aux lacunes et aux inégalités recensées lors de la riposte à la COVID-19 au niveau national et mondial.

L’Accord encourage la collaboration mondiale pour garantir une riposte plus forte et plus équitable face aux futures pandémies.

Les prochaines étapes comprennent des négociations sur le système d’accès aux agents pathogènes et de partage des avantages.

Communiqué de presse de l’OMS, 20 mai 2025

Propos recueillis et édités par Pascal Gondrand

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