AD MAJOREM DEI GLORIAM
Revue de la Genève spirituelle internationale
“Tout se qui se pense et écrit… passe dans notre lanterne magique: Genève, c’est le monde dans une noix.”
Charles-Victor de Bonstetten (1745-1832)
AD MAJOREM DEI GLORIAM est une publication portant sur la vie de la Genève Internationale sous l’angle spirituel et éthique, le « fait religieux » étant en effet de plus en plus présent dans le débat politique, économique, social et culturel de nos sociétés et également sur le plan international.
AD MAJOREM DEI GLORIAM ne prend parti en faveur d’aucune approche en particulier et ne défend aucun point de vue spécifique. la publication s’abstient également de tout prosélytisme en faveur de quelque religion ou mouvement spirituel quel qu’il soit.
AD MAJOREM DEI GLORIAM est une expression latine signifiant « pour la plus grande gloire de Dieu ». Si elle est la devise de la Compagnie de Jésus, il convient de souligner que le service et l’honneur de Dieu ne furent jamais compris dans un sens restrictif de culte envers Dieu. Le service des hommes, quel qu’il soit, a toujours été considéré, au long de l’histoire de la Compagnie, comme étant à la gloire et la louange de Dieu.
AD MAJOREM DEI GLORIAM s’adresse donc à toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à la vie de la Genève Internationale.
AD MAJOREM DEI GLORIAM propose bimestriellement un éditorial et un article de fond sur le site web de la Paroisse Sainte-Clotilde, Genève.
AD MAJOREM DEI GLORIAM
Août 2026
Histoires de Léon (s)
Dans le cadre d'Uni3 - Université des seniors - Genève, le professeur honoraire d'histoire du christianisme et ancien doyen de la Faculté de théologie de l'Université de Genève, Michel Grandjean, a prononcé une conférence intitulée "Les papes Léon de l'histoire du christianisme" au Théâtre de l'Espérance, à Genève, en mars 2026. En voici un compte-rendu :
"Le 8 mai 2025, le pape Léon XIV prenait la parole au balcon de Saint-Pierre devant quelque 100.000 personnes réunies sur la place, plus quelques autres dans le monde, installées devant leurs écrans de télévision.
Léon XIV, en 2025. Photo Ricardo Stuckert, ttps://www.flickr.com/photos/157736962@N05/54851452841/ , Wikimedia Commons.
Evoquer aujourd'hui les autres papes Léon de l'histoire peut paraître des plus futile. Imaginer quelqu'un qui entreprenne devant vous de faire un exposé historique sur les hommes politiques se prénommant, disons Donald. J'ai pris un nom au hasard. Il faudrait alors parler de Donald Tusk, le président du Conseil des ministres de Pologne, et de Donald Martel, ministre de l'Agriculture et de la Pêche, au Québec. Et, pour prendre un exemple aux Etats-Unis, nous devrions parler de Donald Rumsfeld, de triste mémoire, qui fut ministre de la Défense dans le gouvernement de Georges Bush junior lors de la deuxième guerre du Golfe, et qui a encouragé la pratique de la torture sur les prisonniers irakiens.Mais un tel exposé n'aurait aucun sens et l'unité de matière lui ferait complètement défaut.
Avec les papes, c'est tout différent.
Nomen est omen : le nom est un signe. Le nom est une annonce. Le nom est un présage. J'imagine qu'en pénétrant dans la chapelle Sixtine, lors du conclave, un certain nombre de cardinaux ne purent s'empêcher de se dire, in petto: "Si jamais c'est moi, je me ferai appeler Grégoire ou Jean, Benoît ou Innocent", pour prendre quelques-uns des noms de papes les plus populaires.
La première question qui est solennellement posée au nouveau pape, au nouvel élu, est celle-ci:
"Quo nomine vis vocari ?" De quel nom veux-tu être appelé ?
Et c'est alors que l'on peut officiellement annoncer le nom du vainqueur :
"Annuntio vobis gaudium mangnum : habemus papam, eminentissimum ac reverendissimum dominum, dominum Robertum Fransciscum, Sanctae Romanae Ecclesiae cardinalem Prevost, qui sibi nomen imposuit Leonem decimum quartum."
Et la foule éclata dans un tonnerre d'applaudissements.
Ce nom, bien sûr, était loin d'avoir été choisi au hasard.
Benoît XVI, en 2005, se référa à son lointain prédécesseur, Benoît XV, qui eut le malheur d'être élu au mois d'août 1914, quelques semaines après le début de la Grande guerre. Et Benoît XV a tenté l'impossible, sans y parvenir, pour rétablir la paix en Europe.
François, en 2013, s'était réclamé explicitement du message et de l'oeuvre de François d'Assise.
La pratique qui consiste à changer de nom remonte au VIe siècle, lorsqu'un bonhomme, prêtre de Rome, qui se nommait Mercurius, fut élu pontife en 533. Imaginons Mercure sur le trône pontifical.
J'ai demandé à l'IA : "Créer une image de Mercure siégeant sur le trône pontifical." Voici la réponse que j'ai obtenue : "Je ne peux pas générer cette image, car elle combine une figure religieuse réelle avec une représentation inappropriée ou irrespectueuse."
Et bien, c'est exactement comme cela que l'on a réagi au VIème siècle. Il était totalement inapproprié et irrespectueux de mettre sur le trône de Pierre un individu portant le nom d'un dieu romain.
C'est ainsi que Mercure choisit le nom de Jean.
Par la suite, tous les papes ont pris solennellement un nouveau nom après leur élection.
Sauf un ou deux : au XVIe siècle, un certain Marcello Cervini [1501-1555], considérant que son nom pouvait convenir, l'a conservé. Il est mort 22 jours après son élection. Depuis, tous les papes ont décidé de changer de nom après leur élection.
Marcel II. Ecole italienne de la Renaissance (16e siècle). Photo galleryx.org, Musées du Vatican, Wikimedia Commons.
Prenons la liste des 14 Léon en partant de Léon XIV. Avant lui, nous avons eu Léon XIII, Léon XII et Léon XI, Léon X, Léon IX, Léon VIII, Léon VII, Léon VI, Léon V, Léon IV, Léon III, Léon II et enfin Léon Ier, dit le Grand.
La plupart de ces Léon me sont totalement inconnus.
Mais certains d'entre eux ont joué dans l'histoire un rôle fondamental et c'est d'eux que je souhaiterais vous parler.
Léon 1er, le Grand (391-461)
Léon 1er, le Grand (17e siècle). Francisco Herrera Le jeune (1627-1685). Photo Musée du Prado, Madrid, Wikimedia Commons.
A tout seigneur, tout honneur, je vais commencer par le premier de ces Léon qui fut l'un des plus grands papes des cinq premiers siècles de l'histoire du christianisme. Peut-être, même, comme l'ont écrit de façon provocatrice quelques historiens protestants ou orthodoxes, que Léon le Grand est le premier pape de l'histoire de l'Eglise romaine.
Pourquoi Léon était-il connu à son époque ? On rapportait des légendes à son sujet. Par exemple, dans La Légende dorée [entre 1261 et 1266] de Jacques de Voragine [1228-1298, dominicain et archevêque de Gênes], on peut lire que le pape Léon, célébrant la messe le jour de Pâques en la basilique Sainte-Marie-Majeure, et pendant qu'il donnait la communion aux fidèles, fut approché par une dame qui lui baisa la main, ce qui provoqua en lui une violente tentation de la chair. Je ne vous raconte pas la suite... mais cela finit bien...
Plus loin, et c'est plus important, voilà ce que dit La Légende dorée : en ce temps-là, Attila ravageait l'Italie. Avec ses guerriers hongrois, il avait été chassé par les Vandales et les Francs de la Gaule, et se précipita en Italie. Quand Attila se trouva en présence de Léon, il descendit de cheval, se prosterna aux pieds du saint et le pria de lui demander ce qu'il voudrait. Saint Léon lui demanda de quitter l'Italie et de délivrer les captifs. Attila se fit enguirlander par ses proches pour sa couardise: "Attila, tu es le chef des Barbares, le plus sanguinaire de tous. Un bonhomme te demande de partir et tu lui obéis, sans coup férir ? Attila leur expliqua - toujours dans La Légende dorée : "J'ai pourvu à ma sûreté et à la vôtre car j'ai vu à sa droite un guerrier redoutable tenant une épée nue à la main, qui m'a dit: Si tu ne lui obéis pas, tu périras avec tous les tiens."
De quoi s'agit-il ?
Léon le Grand et Attila (1514). Raphaël (1483-1520). Photo Art Renewal Center, Wikimedia Commons.
Vous avez peut-être vu les fresques de Raphaël, au Vatican. Sur l'une d'elles, nous y voyons Léon à cheval, sur la gauche. Attila se trouve, au centre, vêtu de gris, qui a peur. Derrière lui, des maisons brûlent car les Hongrois sèment la dévastation partout où ils passent. Attila n'a pas tant peur de Léon, mais de ces deux figures armées de glaives, les apôtres Pierre et Paul, qui apparaissent dans le ciel pour soutenir Léon - alors qu'il ne le sait même pas - pour faire comprendre à Attila qu'il a intérêt à se tenir tranquille. Cette histoire date du VIIIe ou du IXe siècle. Son origine est à chercher trois ou quatre siècles après la mort de Léon. Le seul élément historique est que Léon a bel et bien participé, sur demande de l'empereur, à une mission diplomatique avec un ancien préfet, un ancien tribun de Rome, auprès d'Attila. Tandis que dans La Légende dorée, c'est Léon qui convainc Attila de quitter l'Italie, le récit s'étant légèrement déformé au cours des siècles.
Mais il y a une chose beaucoup plus importante avec Léon le Grand.
C'est le rôle fondamental qu'il a joué dans ce qu'on appelle les controverses christologiques [disputes théologiques à propos de la nature divine ou humaine de Jésus]. Cela peut paraître abscons, obscur et compliqué mais il faut prendre conscience du fait qu'au IVe siècle et au Ve siècle, tout le monde avait une idée sur la façon dont il fallait parler du Christ. A la fin du IVe siècle, un grand théologien grec, Grégoire de Nysse [335-395], s'en plaignait avec amertume. Je paraphrase à peine Grégoire de Nysse : on va vers le changeur pour demander le cours d'une monnaie et voici qu'il vous répond par une dissertation sur l'engendré et l'inengendré. On entre chez le boulanger qui vous dit que le Père est plus grand que le Fils. Vous allez aux thermes et vous demandez si le bain est frais et on vous affirme que le Fils est issu du néant. Tout le monde a sa petite idée sur la personne du Christ. Mais c'est vrai que le christianisme n'a pas la tâche facile avec Jésus. Est-ce un homme ou est-ce Dieu ? Est-ce à la fois un homme et Dieu, mais alors, dans quelle proportion ? Cette question, diablement compliquée, a agité à peu près tout le bassin oriental de la Méditerranée, de l'Egypte à la Grèce, en passant par toute l'Asie mineure, pendant plusieurs générations.
Cette histoire est importante : voyons le rôle de Léon dans celle-ci.
Pour Nestorius [v. 381-v. 451], un patriarche de Constantinople, Jésus n'était pas Dieu depuis sa naissance. Nous sommes au début du Ve siècle. Marie, à Béthléem, puis à Nazareth, a allaité le petit Jésus. Mais vous n'allez pas dire pour autant que Marie a allaité Dieu, le créateur des cieux et de la terre. Vous pouvez dire, selon Nestorius, que Marie est la maman de Jésus. c'est juste. Mais vous n'allez pas dire pour autant que Marie est la mère de Dieu. Et c'est là que Nestorius provoque un scandale. Parce que Marie, mère de Dieu, Maria theotokos, est une expression qui se trouve dans la liturgie. Et la chose la plus difficile à changer, c'est la liturgie. Quand les moines de Constantinople apprirent que leur patriarche voulait leur supprimer le mot theotokos, mère de Dieu, de la liturgie, comme un seul homme, ils se préparèrent à attaquer le patriarche. Et c'est ainsi que le débat fit rage. En 431, un concile condamna Nestorius. On décida que Marie était la mère de Dieu, point final. On croit que c'est le point final mais ce n'est jamais le point final. Aujourd'hui encore, toutes les Eglises - orthodoxe, catholique romaine, protestante ou la plupart d'entre elles parce qu'avec les Eglises protestantes, il est difficile de dire toutes - confessent Marie, mère de Dieu. C'est un souvenir du concile d'Ephèse, de 431. Le plus virulent des adversaires de Nestorius était Eutychès [v. 375-454], un archimandrite, c'est-à-dire le PDG d'un grand monastère, qui avait 400 hommes sous sa direction. Eutychès considérait que tout était divin en Jésus. Même les habits de Jésus étaient divins. Tout ce que touchait Jésus était divin. On lit, d'ailleurs, dans l'Evangile que lorsqu'une femme touchait le vêtement de Jésus, aussitôt elle était guérie. C'est donc que ce vêtement avait lui-même une propriété divine. Pour Eutychès, il ne fallait pas chercher en Jésus la même nature humaine que la nôtre. Jésus, c'est Dieu qui venait, mais qui gardait sa nature divine. Il n'y avait qu'une seule nature en Jésus.
Maria theotokos (fin XIXe siècle). Icône abyssinienne. Photo Musée Paul-Delouvrier, Evry (F), Wikimedia Commons.
Je ne vais pas entrer dans les détails de la controverse. Elle a duré très longtemps, elle a connu des passes d'armes très violentes. Lors d'un concile - indépendamment des conciles oecuméniques, il y a eu un certain nombre d'autres conciles - on a entendu dire un homme à propos de quelqu'un qui avait l'outrecuidance de considérer qu'il y avait deux natures en Jésus : "Eh ! bien, qu'on le coupe en deux, celui qui veut couper Jésus en deux natures différentes."
Cette controverse avait également une dimension politique. Mais ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est que le pape Léon était intervenu dans le débat et que sa position fit autorité. En deux mots, Léon ne s'intéressait pas tellement à la nature ou aux natures du Christ, du point de vue des concepts.
Etait-ce un homme ou Dieu ? Si c'était un homme, à quel pourcentage ? Ce n'était pas l'intérêt de Léon. Il s'intéressait à l'histoire de Dieu dans l'histoire des humains. Dans une lettre datée de 449, adressée à Flavien [v. 380-449], évêque de Constantinople, Léon s'exprima ainsi (deux ans plus tard, lors d'un concile, on lut ce texte qui fit l'unanimité) :
"Voici donc que le Fils de Dieu entre dans ces lieux les plus bas du monde, descendant du trône céleste sans pourtant quitter la gloire de son Père, engendré dans un nouvel ordre, par une nouvelle naissance. Invisible en ce qui est sien, il a été rendu visible en ce qui est nôtre ; infini, il a voulu être contenu ; subsistant avant tous les temps, il a commencé d'exister dans le temps ; Seigneur de l'univers, il a voilé d'ombre l'immensité de sa majesté, il a pris la forme de serviteur ; Dieu impassible, il n'a pas dédaigné d'être homme passible ; immortel, de se soumettre aux lois de la mort. [...] Car celui qui est vrai Dieu est, le même, vrai homme. [...]"
On peut lire dans ce texte l'insistance de Léon sur l'histoire. Ce n'est pas une réflexion sur des concepts. Il est descendu dans l'histoire. Lui qui ne connaît pas la souffrance, a accepté de souffrir. C'est une vision occidentale. Les Byzantins, eux, s'intéressaient à la nature du Christ. Les Occidentaux, avec Léon, s'intéressaient à l'histoire.
En mettant en avant l'argument historique, Léon le Grand a permis de définir une formule qui fut adoptée par le concile de Chalcédoine [451. Convoqué par l'empereur Marcien (v. 395-457), ce concile définit le dogme de l'union hypostatique : le Christ possède deux natures (divine et humaine) unies "sans confusion ni changement, sans séparation ni division". Cela a entraîné la scission des Églises des trois conciles.]
Ce qui est intéressant pour nous, c'est que nous assistons à ce moment-là, au milieu du Ve siècle, pour la toute première fois dans l'histoire chrétienne, au fait qu'un évêque de Rome apparut comme autorité doctrinale en dehors de Rome et de l'Italie. Il n'en a pas toujours été ainsi. Dans l'espace grec, c'est évident, on se moquait un peu de ce que racontait l'évêque de Rome. Mais même dans l'espace latin, les autres évêques reconnaissaient, bien sûr, que Rome était une ville importante - comment ne pas le faire ? -, que l'évêque de Rome était l'un des plus respectables de tous, comme d'ailleurs celui de Jérusalem, celui d'Antioche, celui d'Alexandrie ou celui de Constantinople. Mais ils ne reconnaissaient pas que cet évêque pût avoir sur eux une préséance absolue.
Au milieu du IIIe siècle, un évêque latin, Cyprien de Carthage [mort en 258], saint dans le calendrier romain, écrivait dans son Epitre 66 :
"[...] La chaire de Pierre appartient à chaque évêque dans son évêché. Cyprien se tient sur la chaire de Pierre à Carthage tout comme Cornelius se tient sur la chaire de Pierre à Rome. [...]"
Donc, tous les évêques étaient les successeurs de Pierre et il n'y en avait pas un parmi les autres, qui aurait dû avoir pouvoir sur eux. D'ailleurs, l'évêque d'Alexandrie était nommé par le clergé d'Alexandrie, l'évêque de Carthage était élu par le clergé de Carthage, l'évêque de Rome était désigné par le clergé de Rome. Chaque évêché nommait son évêque, et aucun d'entre eux n'avait le pouvoir de dicter sa doctrine aux autres évêques.
Léon le Grand, contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, était un grand théologien. Il a contribué à établir l'autorité doctrinale de Rome. La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si Léon XIV rêve de faire valoir cette autorité de Rome dans toute la chrétienté. L'avenir nous le dira.
Léon IX
Léon IX. Manuscrit (XIe siècle). Photo Wikimedia Commons.
Nous allons enjamber quelques siècles et nous arrêter à Léon IX. Il est le seul qui ne fut pas italien de notre série. C'était un Alsacien. Son nom était Bruno. Il fut évêque de Toul (F) puis pape, de 1048 à 1054. A ce titre, il a été à l'origine de la plus grande réforme institutionnelle que l'Eglise romaine ait connue au cours de son histoire.
On parlait naguère de réforme grégorienne, du nom d'un successeur de Léon IX, à savoir Grégoire VII [v. 1020-1085] dont l'autorité était reconnue par l'empereur lui-même. Sur cette gravure du XIXe siècle, on voit l'empereur Henri IV [1050-1106, empereur du Saint-Empire, de 1084 à 1105], à genoux devant Grégoire VII , au pied de l'escalier, qui le regarde avec condescendance. Vous vous souvenez de cette scène de 1077 lorsque Henri fut excommunié et que Grégoire le fit poireauter, pieds nus dans la neige, pendant quelques jours devant le château de la comtesse Mathilde à Canossa, en Toscane. Finalement, Grégoire accepta de pardonner à l'empereur - mais tout ça, c'est du pipeau parce que, aussitôt pardonné et rétabli dans la paix de l'Eglise, l'empereur s'était empressé de reprendre ses menées contre l'Eglise, ce qui a fait que le pauvre Grégoire VII dut mourir en exil, en dehors de Rome.
L'empereur Henri IV devant le pape Grégoire VII, à Canossa. Gravure de 1883. Photo Dass Leben der Heiligen Gottes, Otto Bitschnau OSB (1825-1905), illustrated by Rudolph Blättler OSB (1841-1910), Wikimedia Commons.
Mais peu importe. Nous sommes dans cette époque-là. Et quand au XIXème siècle le chancelier Bismarck [1815-1898] dit, en plein Kulturkampf : "nous n'irons pas à Canossa", cela signifiait nous n'allons pas nous soumettre à l'évêque de Rome.
Canossa, c'est le XIème siècle. Canossa, c'est la suite de cette réforme lancée par l'Alsacien Léon IX.
Il l'avait lancée en combattant notamment deux choses qu'il appelait des hérésies. La première fut le nicolaïsme, à savoir le mariage des prêtres. Autant le dire tout de suite, ce fut un combat qui mit très longtemps avant d'être gagné. Durant les cinq siècles qui suivirent, tous les papes successifs et les conciles ont fulminé contre ces prêtres qui se mariaient. Et c'est seulement le concile de Trente, au XVIe siècle, qui parvint à faire valoir dans les faits le célibat du clergé catholique romain.
Jusqu'à ce concile, on pensait qu'il valait mieux que les prêtres ne soient pas mariés, mais que si, après tout, ils voulaient se marier, c'était leur affaire. Je me souviens avoir vu un texte d'une paroisse de Suisse centrale, au bord du lac des Quatre-Cantons, par lequel était recherché un nouveau prêtre pour la paroisse, avec cet argument promotionnel: "nourri et logé. Mais pour ce qui est de la nourriture de sa femme, il devra s'en occuper lui-même."
Léon avait commencé à se battre à propos de cette question.
Autre domaine d'action de Léon IX: la lutte contre la simonie qui est le processus par lequel on paie pour obtenir une charge ecclésiastique. Par exemple: je suis l'empereur et j'ai la possibilité de choisir le prochain archevêque de Mayence. J'ai en face de moi un certain nombre de candidats. Celui qui me donnera le pot-de-vin le plus généreux a bien des chances d'être nommé à cette fonction. C'est de la simonie. Or, en se battant contre la simonie, que fit Léon IX ? Il dégagea l'Eglise de la main-mise du pouvoir civil.
D'une certaine façon, ou même d'une façon assumée, il défendit ce qu'on nomme en latin la libertas ecclesiae, la liberté de l'Eglise.
C'est d'ailleurs quelques années après la mort de Léon IX, dans la suite de cette impulsion qu'il avait donnée, que pour la première fois - dans les années 1050 - le pape sera élu par les cardinaux, hors de toute pression politique. Aujourd'hui, si vous êtes cardinal et que vous êtes appelé en conclave pour élire le prochain pape, on vous demande - si je suis bien informé - de déposer votre téléphone portable à l'entrée. Vous n'avez pas le droit de recevoir quelque injonction que ce soit de l'extérieur. Et bien cela, téléphone portable mis à part, date du XIe siècle. On enfermait les cardinaux et on leur disait : "C'est vous qui allez choisir le prochain pape. Ce n'est pas l'empereur qui va vous dicter le nom du prochain pape". Jusque-là, au IXe, au Xe siècle, toute cette succession de Léon sur lesquels nous n'avons rien dit du tout, c'était souvent l'empereur qui faisait nommer le pape.
Avec Léon IX, les choses ont changé. Il est aussi un pape bien connu pour avoir signé la bulle d'excommunication du patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire [v. 1005-1059]. Ce fut le schisme entre l'Orient et l'Occident, de 1054. La question se posait, d'un point de vue canonique, de savoir si cette bulle était valable ou non. Léon avait envoyé un cardinal, Humbert de Moyenmoutier [v. 1000-1061], à Constantinople avec pour instruction de tenter de convaincre le patriarche de faire allégeance à Rome. Si ce dernier était d'accord, tant mieux. Mais s'il n'était pas d'accord, Humbert devait lui présenter la bulle. Léon aurait alors considéré le patriarche et tous les orthodoxes grecs comme des hérétiques. Humbert se rendit donc à Constantinople. Michel Cérulaire n'était pas tout à fait d'accord de se plier aux injonctions de Rome. Donc, Humbert dut se servir de la bulle de Léon. Imaginez que vous êtes à Constantinople, devant le patriarche, avec autour de lui toute son armée, et vous lui remettez une bulle d'excommunication en lui disant: "Tchao ! A la prochaine !" Humbert la sentait mal. Il fit alors préparer ses navires pour le retour et il déposa la bulle sur le maître-autel de Sainte-Sophie avant de mettre les voiles.
Sceau de plomb de Michel Cérulaire en tant que patriarche de Constantinople. Photo Classical Numismatic Group, Inc. http://www.cngcoins.com, Wikimedia Commons.
Le patriarche fut donc excommunié. Mais Humbert ne savait pas, parce qu'il n'avait pu en être informé plus tôt, c'est qu'entre-temps Léon IX était mort. Un pape a-t-il le droit d'excommunier quelqu'un après sa propre mort ? Je ne rentrerai pas dans un débat à ce sujet. Mais toujours est-il que ce schisme de 1054, a marqué la rupture entre l'Orient et l'Occident chrétien, même si le dépôt de la bulle à Sainte-Sophie, alors que Léon était mort, pouvait faire l'objet de discussions d'ordre juridique.
Ce que l'on peut retenir de Léon IX, c'est que, contrairement à la plupart des Léon qui l'ont précédé, il était un homme à poigne, qui n'avait pas peur de défendre la liberté de l'Eglise face au pouvoir impérial.
Quant à Léon XIV, voudra-t-il affirmer l'indépendance de l'Eglise face à tous les pouvoirs politiques ? L'avenir nous le dira.
Léon X
Sautons quelques siècles pour en venir à Léon X : Jean de Médicis [1475-1521], fils de Laurent le Magnifique, pape de 1513 à 1521. Ce fut un mécène, il protégea les arts. Et, d'ailleurs, la fresque de Raphaël représentant Léon le Grand et Attila, a été peinte sous son pontificat. Et le tableau de Raphaël que l'on peut admirer au Musée des Offices, à Florence, représente Léon X avec deux cardinaux, Jules de Médicis [1478-1534, pape sous le nom de Clément VII, de 1523 à 1534] et Luigi de' Rossi [1474-1519, cardinal de 1517 à 1519] qui étaient l'un et l'autre ses cousins germains.
Léon X n'a pas perdu son temps. Il a été nommé protonotaire apostolique à l'âge de huit ans et, pour son 11ème anniversaire, il a reçu l'abbaye du Mont Cassin. Il était donc abbé commanditaire de Mont Cassin et le revenu de l'abbaye tombait dans son escarcelle. Il fut nommé cardinal très tôt, à l'âge de 17 ans ! Aujourd'hui, à 17 ans, il aurait été au collège ou à l'école de commerce... Et à cet âge, il participa déjà à un concile. Avec les Borgia [La famille Borgia est une illustre et sulfureuse dynastie originaire d'Espagne qui a marqué l'Italie de la Renaissance aux XVe et XVIe siècles. Elle a donné deux papes à l'Église catholique - Calixte III et Alexandre VI - et reste associée à une légende noire faite de scandales, de pouvoir absolu et d'ambitions politiques sans limites.], de sinistre mémoire, ce fut l'un des papes de la Renaissance qui s'entoura d'une cour prestigieuse. Le personnel domestique de Léon X - je ne dis pas les cardinaux de la Curie - comptait un peu plus de 700 personnes. Il y avait des camériers, des valets de chambre, des lecteurs, des chapelains, des cuisiniers, des gardes, des bouffons et il y avait, ne l'oublions pas, le gardien de l'éléphant du pape.
Durant presque neuf ans de pontificat, Léon X n'a trouvé le temps d'officier à Saint-Pierre de Rome que trois fois. En revanche, il fut un grand amateur de chasse, d'art et un protecteur des artistes, dont Raphaël.
Léon X entouré de ses cousins, Luigi de' Rossi et Jules de Médicis (1518). Raphaël (1483-1520). Photo galleryx.org, Wikimedia Commons.
Pour le malheur de Léon X, ce fut sous son pontificat qu'éclata une réforme en Allemagne. Et autant le dire tout de suite, Léon X ne comprit pas ce qu'il était en train de se passer.
En 1520, Martin Luther [1483-1546] lui envoya son traité De Libertate christiana, La Liberté chrétienne. Il l'assortit d'une lettre plutôt violente contre la Curie. Il n'attaqua pas le pape lui-même qui venait pourtant de l'excommunier. Mais Luther fit semblant de ne pas avoir encore reçu l'excommunication au moment où il écrivit au pape. Je cite Luther : "Quant à ton siège qu'on appelle la Curie romaine, dont moins que personne tu peux nier la corruption plus grande que toute celle de toutes les Babylone et de toutes les Sodome, dont l'impiété s'étale bruyamment et me paraît absolument désespérée, je l'ai bien pris en horreur assurément et je me suis indigné de voir qu'à l'abri de ton nom et sous le couvert de l'Eglise romaine, on se joue du peuple de Christ. [...] L'Eglise romaine autre fois sainte entre toutes est devenue une caverne de voleurs, débordant de licences, une maison où la débauche s'étale plus que partout ailleurs, le règne du péché, de la mort et de l'enfer. [...]"
Luther, pourtant, dit du bien de Léon X. C'est de la Curie dont il dit du mal. Et son traité est certainement le moins polémique que tous ceux qu'il a écrit. Il le justifia ainsi: "Pour ne pas me présenter devant Ta Sainteté les mains vides, j'apporte avec moi ce petit traité que je T'ai dédié comme un signe de la paix qui doit être faite, et du bon espoir que j'en ai." Léon X a-t-il lu le De Libertate christiana ? On peut penser que non.
Il préférait passer quelque bon temps dans son pavillon de chasse de La Magliana, non loin de Rome. Léon X mourut prématurément à l'âge de 45 ans. D'après Michel de Montaigne [1533-1592, philosophe français], on peut mourir de joie. Dans ses Essais, "Livre 1, chapitre 2, Un autre siècle", on peut lire que : "Le pape Léon X ayant été averti de la prise de Milan [par les troupes impériales et pontificales, aux troupes de François 1er] qu'il avait extrêmement souhaitée, en proie à tel excès de joie que la fièvre l'en prit et en mourut. [...]"
Léon X fut un pape peu féru en théologie, un prince qui n'a rien compris de ce qui était en train de se passer en Allemagne.
Il n'est pas sûr que Léon XIV ait pensé à Jean de Médicis quand, l'an dernier, il a choisi ce nom.
Léon XIII
Il n'en va pas de même avec le dernier pape de notre série, auquel Léon XIV s'est explicitement référé : Léon XIII, Vincenzo Gioacchino Pecci, était originaire du Latium. C'est l'un des papes qui ont régné le plus longtemps, de 1878 à 1903, juste après Pie IX - record absolu : 32 ans - et Jean- Paul II - 27 ans.
Léon XIII photographié par Ernest Charles Appert, en 1878. Photo Musée Carnavalet, Histoire de Paris, Wikimedia Commons.
Léon XIII fut un pape diplomate. Contrairement à son prédécesseur, Pie IX, grand ennemi de la modernité, Léon XIII transigea avec les libertés modernes, non pas qu'il voulut les promouvoir mais parce qu'il s'était rendu compte qu'il fallait bien les tolérer. L'idéal de Léon XIII n'était certainement pas la démocratie telle que les Lumières et la Révolution française l'avaient dessinée.
Quelques citations : La première vient d'une encyclique de 1888, Libertas : "[...] en raison des conditions extraordinaires des temps, l'Eglise tolère certaines libertés modernes, non parce qu'elle les préfère en elles-mêmes, mais parce qu'elle estime sage de les permettre en attendant que les temps s'améliorent [...]."
Parmi ces liberté modernes, il y avait la liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire. L'Eglise ne pouvait faire autrement que de tolérer ces libertés-là, en attendant que la France redevint un royaume chrétien et qu'on oublia l'épisode de cette révolution athée.
C'est ainsi que Léon XIII dit, par exemple, aux cardinaux de France qu'il fallait reconnaître le Gouvernement que la France s'était donné : "Acceptez la République, c'est-à-dire le pouvoir constitué existant parmi vous, respectez-la, soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu. Obéissez aux Autorités ; c'est un mauvais pouvoir, c'est incontestable mais en tant que pouvoir, je lui dois soumission."
Il est impossible de dresser ici le tableau complet de la vision politique et économique de Léon XIII. Mais il faut tout de même rappeler que quand il parlait de démocratie - et le terme revient souvent dans ses écrits - cela n'était pas au sens politique du suffrage universel, de ce qu'il nommait la démocratie sociale. "Cette démocratie sociale, ou ce que nous, nous appelons démocratie, est poussée, disait-il, par un grand nombre de ses adeptes à un tel point de perversité que je ne vois rien de supérieur aux choses de la terre."
Plus loin, dans la même encyclique, "avec cette démocratie, dit Léon XIII, les classes sociales disparaissent. Les citoyens sont tous réduits au même niveau d'égalité. Et ce serait, à terme, l'acheminement vers l'égalité des biens. Le droit de propriété serait aboli et toutes les fortunes qui appartiennent aux particuliers, les instruments de production eux-mêmes seraient regardés comme des biens communs." C'est le socialisme qui est dans la ligne de mire de Léon XIII. Vouloir l'égalité, vouloir que les biens appartiennent à tout le monde était, pour lui, une abomination parmi toutes les abominations.
A l'inverse, disait-il, la véritable démocratie, c'est la démocratie chrétienne. Car cette démocratie chrétienne se fonde sur les valeurs éternelles. Lisons-le: " [...] par le seul fait qu'elle se dit chrétienne, cette démocratie doit s'appuyer sur les principes de la foi divine. [...] Elle doit pourvoir aux intérêts des petits, sans cesser de conduire à la perfection qui leur convient les âmes créées pour les biens éternels. [...]". Encyclique Graves de communi (1901).
"L'inégalité, disait encore Léon XIII, est voulue par Dieu. Mais, ceux qui sont riches reçoivent la mission de donner quelque peu aux pauvres." Voilà, le sens du mot démocratie, sous la plume de Léon XIII. La démocratie, c'est l'intérêt, la charité pour les plus pauvres au sein du peuple. Dans la démocratie chrétienne, la valeur la plus sacrée est la justice. Mais cette justice implique d'une part, le droit à la propriété, d'autre part l'inégalité sociale qui fait partie de toute société chrétienne.
Bref, disait Léon XIII, il faut parler de démocratie mais, et c'est lui qui parle ici, "il faut employer ce mot en lui ôtant tout sens politique." Dans l'Italie du XXe siècle, il y avait un parti qui s'appelait la Démocratie chrétienne. La démocratie chrétienne, au sens de Léon XIII, pouvait très bien se déployer sous un roi. Elle pouvait également se déployer sous un dictateur, ou dans quelque type de régime que ce soit. mais cela ne signifiait pas que si l'on militait pour la démocratie chrétienne au sens de Léon XIII, l'on était partisan d'un régime politique démocratique.
Mais surtout, Léon XIII est connu pour une encyclique: Rerum novarum, de 1891. Il s'agit d'une esquisse d'une doctrine sociale de l'Eglise. Le pape cherchait une voie moyenne entre le capitalisme qui, lorsqu'il est débridé, sans aucune règle, aboutit à des situations d'inhumanité désespérante, et de l'autre côté, le socialisme qui, pour lui, était une tare qui allait détruire toutes les sociétés humaines.
Lisons Léon XIII: " Les pauvres, au même titre que les riches, sont, de par le droit naturel, des citoyens. [...] Il est donc évident que l'autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder la vie et les intérêts de la classe ouvrière.[...]"
Avec le recul, un texte comme Rerum novarum, paraît timoré, mal conçu. En particulier, Léon XIII semblait considérer que, dans la société, il y a d'un côté les riches et de l'autre les pauvres. Alors que la société, à la fin du XIXe siècle, était déjà autrement plus complexe que cela. On peut considérer que Rerum novarum fut une réponse officielle très tardive aux défis sociaux de la révolution industrielle. Et effectivement, à cette époque, l'Europe était en proie à une prise de conscience de la misère des peuples. Quelques années plus tôt, avait paru, en France, Germinal (1885), d'Emile Zola [1840-1902, écrivain et journaliste français]. Puis, le 14 juillet 1889, s'ouvrit la Seconde Internationale ouvrière sous la houlette de Friedrich Engels [1820-1895, philosophe, sociologue allemand]. La 3e Internationale viendra seulement après la Grande Guerre, avec Trotsky [1879-1940, révolutionnaire bolchevique et théoricien politique communiste]. Ce mouvement était en train - c'était le risque que voyait le Vatican - de faire basculer l'Europe. Le pape, il faut bien s'en rendre compte et le reconnaître, constata que l'autorité doctrinale du Saint-Siège ne faisait plus recette, en tout cas plus comme avant. Plus grand monde ne s'intéressait, au XIXe siècle, contrairement à ce que j'évoquais tout-à-l'heure à propos du IVe ou du Ve siècle, à la question de savoir s'il y avait une ou deux natures dans la personne de Jésus. Au moment de Germinal, cette question n'agitait plus les esprits. Plus personne ne s'intéressait, à part quelques exceptions évidemment, à la façon de définir la Trinité, ou même l'Immaculée Conception qui avait été promulguée par Pie IX.
Annonce de la parution de Germinal dans le magazine Gil Blas du 25 novembre 1884. Léon Choubrac (1847-1885). Photo Wikimedia Commons.
Léon XIII investit le domaine de la morale et de l'économie, considérant que c'était à ces sujets que le pape devait faire entendre sa voix. Son idéal était de trouver une voie entre les deux pestes représentées par le libéralisme d'un côté, et le socialisme de l'autre. Il préconisait, en réalité, un retour au système médiéval des corporations, mais adapté à la modernité. Mettre ensemble ceux qui travaillent dans tel domaine : une corporation des menuisiers, une corporation des constructeurs d'automobiles, qui partageraient un même objectif, du patron à l'ouvrier : la prospérité de leur entreprise. Ce régime économique des corporations eut son heure de gloire sous des gouvernements autoritaires du XXe siècle, qui se sont réclamés de l'Eglise catholique. On peut penser à l'Italie de Mussolini ou à la France de Pétain.
Voici un court extrait d'un discours de Pétain, de 1941. Je pense que Léon XIII aurait applaudi : "[...] Abandonnant tout ensemble le principe de l'individu isolé devant l'Etat [c'est le capitalisme - l'individu est isolé, il faut le faire travailler dans les mines] et la pratique des coalitions ouvrières [les socialistes] et patronales [les capitalistes] dressées les unes contre les autres, [l'ordre nouveau corporatiste, disait Pétain] institue des groupements comprenant tous les membres d'un même métier : patrons, techniciens, ouvriers. Le centre du groupement n'est donc plus la classe sociale, patronale ou ouvrière, mais l'intérêt commun de tous ceux qui participent à une même entreprise. Le bon sens indique, en effet, - lorsqu'il n'est pas obscurci par la passion ou par la chimère - que l'intérêt primordial, essentiel, des membres d'un même métier, c'est la prospérité réelle de ce métier. [...]"
Il n'y a pas de lutte des classes dans ce modèle : "Nous défendons, dans cette usine, dans cette entreprise, dans ce secteur économique, la prospérité de notre métier, que nous soyons patrons ou ouvriers."
Il faut prendre garde, ici, à ne pas commettre d'anachronisme, ne pas faire de Léon XIII un fasciste ou un pétainiste avant la lettre. Son idéal économique sera repris par des dictatures et des régimes autoritaires mais cela ne fait pas de Léon XIII un complice, par anticipation, de ces régimes.
Conclusion
Arrivons à un mot de conclusion: Léon XIV se revendique essentiellement de son dernier prédécesseur dans la chaîne des Léon. De même que Léon XIII a voulu relever le défi de la Révolution industrielle, quoique avec un siècle de retard, il faut, dit Léon XIV, relever le défi de la nouvelle Révolution industrielle, en particulier les technologies et l'Intelligence Artificielle (IA).
J'ai vu que, depuis l'automne dernier, on annonce une encyclique de Léon XIV qui serait intitulée Magnifica humanitas et qui devrait faire écho à Rerum novarum. Il y serait question de dignité humaine et de technologie, notamment de l'IA. A ma connaissance, cette encyclique n'a pas encore été publiée. Il est donc évidemment beaucoup trop tôt pour juger l'actuel pontificat. [Entre-temps, Magnifica humanitas, première lettre encyclique du pape Léon XIV a été signée le 15 mai 2026.]
Un tout dernier mot : en 2003, à l'occasion du centenaire de la mort de Léon XIII, le pape Jean-Paul II a publié ceci :
"[...] Léon XIII adressa aux historiens le célèbre avertissement de Cicéron: " Primam esse historiae legem ne quid falsi dicere audeat,deinde ne quid veri non audeat ; ne qua suspicio gratiae sit in scribendo, ne qua simultatis. [...]" Acta, IIi, 268.
"La première règle de l'histoire, c'est de ne rien oser dire de faux ; ensuite, d'oser dire tout ce qui est vrai, de manière qu'il n'y ait dans nos écrits d'historiens ni soupçons de complaisance, ni soupçons de malveillance. "
Ces paroles d'une grande sagesse invitent l'historien à n'être ni accusateur, ni juge du passé, mais à se prodiguer - c'est toujours Jean-Paul II qui parle - avec patience pour comprendre quelque chose avec la plus grande profondeur et étendue afin de tracer un cadre historique le plus fidèle possible à la vérité des faits.
A vous de juger, Mesdames et Messieurs, si j'ai, ici, en toute modestie, répondu à cette exigence fondamentale de la critique historique.
Je vous remercie."
Copie d'un buste de Cicéron (collection Duc de Wellington). Photo Cicero aus Baumeister: Denkmäler des klassischen Altertums. 1885. Band I., Seite 396. Visconti - Iconograph rom. pl. 12 N. 1 (Abb. 428) (Publisher K. A. Baumeister), Wikimedia Commons.